Richard Dern

À propos de la neutralité du net

Je me souviens de l’Ancien Temps. J’étais particulièrement jeune, je devais avoir dix ans ou moins peut-être. J’étais en retard à l’époque sur le plan du matériel. Je n’avais qu’un Amstrad CPC6128. Le bon vieux temps.

À cette époque, les entreprises mettaient l’adresse de leur site Internet en bas de chaque publicité. Elles se comptaient encore sur les doigts de la main, et j’avais entrepris de noter dans un carnet toutes les adresses Internet que je voyais, même si elles abordaient un sujet qui ne m’intéressait pas. Tous les jours, je notais une dizaine ou une vingtaine d’adresses.

Rapidement, je n’eus plus le courage de continuer mon référencement, parce que leur nombre croissait de jour en jour. Et puis j’ai eu, moi aussi, mon propre ordinateur et ma propre connexion Internet.

Les premiers sites que je visitais alors étaient relativement simples. De simples pages statiques, bariolées, couvertes de gifs animés, s’étendant sur des kilomètres de hauteur. Les gens y mettaient ce qu’ils voulaient. Ils créaient ça facilement, avec Frontpage par exemple. Tout le monde pouvait faire son site (ou du moins, sa page perso), y mettre et dire ce qu’il voulait.

Puis il y a eu l’avènement du partage, avec des applications comme Kazaa, eMule, Napster. Les musiques, puis quelques temps après les films, s’échangeaient en masse.

C’était encore le temps de la neutralité. Les interactions entre site Internet et visiteurs étaient limitées, voire inexistantes. Passion mise à part, tout le monde était sur un pied d’égalité: la découverte de ce monde, où tout est relié, interconnecté, rendait chacun humble, parce qu’il n’avait pas plus de connaissance que les autres. Chacun contribuait peut-être un peu à faire avancer la technologie, en demandant de nouveaux smileys pour les uns, de nouvelles possibilités d’interactions pour les autres.

Aujourd’hui que l’interaction entre site Internet et visiteurs est possible, maintenant qu’Internet est plus communiquant que jamais, et que les visiteurs peuvent aussi communiquer entre eux et pas seulement avec un site Internet, la question de la neutralité se pose, et par extension, celle de la censure.

À l’époque, nous, les geeks, on pensait qu’on avait découvert un nouveau monde, et que nous en étions les colons. Notre avantage était que ce monde n’était pas habité: nous n’avions donc besoin d’en chasser personne, contrairement aux européens qui arrivèrent en Amérique. Nous arrivions sur une terre vierge, accueillante, exempte de concurrence. Nous pouvions créer notre propre politique (si tant est qu’une politique devait être mise en place), notre propre société. Nous pouvions créer un monde libre, où nous pourrions dire ce que nous voulions, nous défendre comme nous le voulions en cas de besoin. Le tout, verbalement, puisque les interactions physiques n’étaient pas possible.

En fait, c’était comme si, dans un MMORPG, nous avions tous le même build. Il n’y avait pas de faibles ni de forts. Si on injuriait quelqu’un sur sa religion, il pouvait se défendre en injuriant la notre, et on en serait restés là. Pas de bataille juridique, pas de confrontation physique. Juste des mots.

Mais maintenant, certains d’entre nous, geeks, sous l’impulsion d’une autorité supérieure non geek, motivés par l’argent ou le pouvoir, ont décidé qu’il était temps de mettre un terme à ces libertés. La neutralité du Réseau des réseaux est désormais remise en question.

Il n’est plus possible de dire ce que l’on veut, de faire ce que l’on veut sur Internet. Internet n’est plus libre, Internet n’est plus neutre. On n’en est plus à se demander si oui ou non Internet va perdre sa neutralité. Il faut maintenant se poser la question suivante: “Comment permettre aux Hommes d’être à nouveau reliés par un réseau neutre?

La question de la neutralité ne se poserait pas si seulement les faits d’une certaines gravité étaient pris en compte, comme par exemple l’usurpation d’identité. Mais quand quelqu’un qui cherche à participer à un projet soi-disant libre et neutre se fait censurer, parce que son intervention ne respecte pas une charte elle-même en contradiction avec ses principes de base, là on est en droit de se poser des questions.

J’ai étudié le droit entre autres choses. J’avais pris l’habitude de malmener mes professeurs avec des phrases du genre: “Comment pouvons-nous définir notre pays comme libre, alors que nous avons des lois, et que les lois sont elles-mêmes des entraves à la liberté?”. J’ai compris plus tard que nous sommes dans un pays libre parce qu’officiellement, l’esclavage est aboli.

C’est un peu comme ces offres Internet mobiles illimitées, limitées à 500Mo.

Il y a deux ou trois ans en arrière, j’avais évoqué sur un forum l’idée que pour restaurer la liberté et la neutralité sur Internet, il fallait créer un réseau parallèle: chaque personne tire un câble vers son voisin. Chacun met en place un petit nœud de réseau, avec un switch et des câbles. En gros, créer un immense réseau local, parallèle à Internet, mais qui ne serait géré par personne et par tout le monde à la fois. Les réactions que j’ai suscité oscillaient entre mépris et amusement, mais personne ne m’a pris au sérieux.

Il y a quelques jours, j’ai lu (malheureusement, je ne sais plus où) qu’un, américain ou un britannique démarrait la mise en place d’un tel réseau.

Peut être que finalement, c’est tout de même la seule chose à faire pour restaurer la neutralité d’Internet. Ou peut-être n’est-ce qu’une utopie, parce qu’après tout, les gens sont procéduriers: rien ne les empêche d’attaquer quelqu’un d’autre en justice simplement à cause d’un délit de sale gueule.

Je ne parle même pas du piratage, parce que si vous avez lu le Manifeste du geek, vous savez que je considère que toute œuvre devrait être Libre. Mais pourquoi empêcher les gens de dire ce qu’ils veulent? Pourquoi nous empêcher de diffuser notre connaissance? Pourquoi nous mettre des bâtons dans les roues quand on veut avancer et faire avancer?

Je crois savoir pourquoi. La jalousie. Ceux qui ont le pouvoir de filtrer sont jaloux de ceux qui ont la possibilité d’évoluer et faire évoluer. C’est le même principe qu’à l’heure actuelle en entreprise: on n’évolue plus, parce que soit on a peur de se brouiller avec les collègues qui convoitent le même poste, soit parce que les supérieurs ont peur pour leur propre poste.

Je rêve qu’un jour Internet redevienne ce qu’il était à ses débuts. Alors, je rêve qu’Internet suive la même voie que les livres: ils ont d’abord été écrits, puis imprimés et diffusés. On les a ensuite brûlés, pour qu’ils reviennent finalement, et perdurent. Brûlons Internet tel qu’il est, pour que nous puissions en créer un nouveau, plus libre, plus neutre, largement utilisé. Redonnons à Internet ce qui était à Internet à ses débuts!

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